la suite des nouvelles rigolotes et humoristiques de Phiip

oooooooooooooooh, des nouvel' !

Si vous aimez le lard, et si vous aimez le cochon, alors vous aimerez ces superbes nouvelles rédigées par le jeune Phiip il y a quelques années.
Je les ai relues, et comme elles me font toujours rires (oui, je ris souvent tout seul) et qu'elles sont plutôt courtes, je m'a dit :
- woallez !! fous-les su'l'sit', ça te f'ra des mots clés !!
Et donc voilà. Je vous laisse apprécier ces nouvelles drôles et rigolotes, ces petites histoires amusantes, en un mot, ces superbes morcifs de littérature...

le soleil  ][ la leçon  ][  les citrons ][  Les plantes aussi ont besoin d'amour ][  scène de la vie quotidienne ] [ the michionne ]


LES PLANTES AUSSI ONT BESOIN D'AMOUR

Les deux hommes avançaient lentement dans le couloir. L'un portait un blouson de cuir élimé et un jean's troué, l'autre des menottes. Ils descendirent deux marches et ouvrirent une porte qui débouchait sur un autre couloir. Ils n'étaient plus qu'à trois mètres de la salle d'interrogatoire, lorsqu'un autre homme les croisa, juste devant la photocopieuse. Il avait de la terre plein les mains. Il regarda les nouveaux venus, et poussa un énorme soupir. Il lui restait une demi-heure avant la fin de son service et sa semaine de congé. Or Paul venait d'entrer avec un suspect, et qui dit suspect, dit interrogatoire, et les interrogatoires durent en général assez longtemps, surtout avec Paul qui passe son temps à faire des histoires. Bruno jeta un oeil sur le côté, mais le couloir était désert. Ca allait lui tomber dessus. Ca lui tomba dessus.

- Bruno, ne commence pas à faire la tête, dit Paul. Je suis désolé, mais j'ai parcouru plus de 100 mètres de couloirs, et je peux t'assurer que tu es le seul à être resté si tard. Les interrogatoires, ça se fait à deux personnes, je te rappelle. Je suis là. Tu es là. Le suspect est là. On peut commencer.

Bruno fronça les sourcils et jeta un regard suspicieux à Paul. Ce dernier était extrêmement agité. C'était un petit jeune qui ne comprenait rien à la police. Bruno soupira de nouveau, puis il regarda ses mains, et il soupira une fois de plus. Il répondit :

- D'accord Paul, je vais t'aider. Mais à une condition, c'est toi qui tape le rapport. Moi je ne peux pas, je suis en plein dépotage.

Le suspect était visiblement très surpris. Bruno pensa que c'était encore un de ces imbéciles qui n'aiment pas les plantes. En un tic nerveux, Paul ferma quatre fois ses yeux très rapidement, et il emmena brutalement le suspect dans la salle d'interrogatoire. Ce dernier, qui n'avait pas opposé la moindre résistance, même verbale, fut tout surpris. Il allait oser une timide protestation, pour dire qu'il n'y était pour rien, mais Paul se mit à marmonner très bas de manière à ce que Bruno ne l'entende pas :

- Je n'ai pas à te supplier pour que tu fasses ton travail quand même, je veux dire que ton boulot c'est pas de soigner des plantes à longueur de journée, ton boulot c'est de faire des interrogatoires par exemple. Pas que, mais c'est ton boulot. Moi j'arrête les gens (on remarquera que je suis tout seul pour ça, ce qui n'est pas normal), et après on les interroge tout les deux. Ce n'est pas comme si je te demandais une faveur, non, je devrais même pas avoir à te le demander d'ailleurs. J'arrive avec un suspect, et pof ! Tu devrais te précipiter à ma rencontre, m'aider à l'emmener dans la salle d'interrogatoire, me dire de m'asseoir à la machine et commencer à l'interroger sans que je doive le demander dix fois. J'en ai assez, à chaque fois que je pénètre dans ce bureau avec un suspect, j'ai l'impression d'être un extraterrestre, et ça, ça n'est pas normal. Un de ces jours, je ferais une note, tiens, et des têtes tomberont...

Bruno le suivait mollement. Il n'entendait pas les paroles, mais il les connaissait de toute façon par coeur. Il esquissa un sourire ironique et dit :

- Tu devrais arrêter de ruminer comme ça Paul, tu risque d'avoir un deuxième estomac qui pousse.

Paul allait grommeler quelque chose, mais la vue de la salle d'interrogatoire le stoppa net. Le suspect écarquilla lui aussi les yeux. Cette salle d'interrogatoire n'avait jamais spécialement ressemblé à une salle d'interrogatoire, mais là, ça dépassait tout ce que Paul aurait jamais pu imaginer. Avant que Bruno n'arrive dans le service, cette salle comportait en tout et pour tout une grande table grise, deux lampes de bureau, une machine à écrire et quelque chaise.

Et puis Bruno était arrivé.

Et tout avait basculé.

Il avait commencé par sauver de la mort le papyrus qui végétait dans l'entrée en changeant sa terre (le premier chantier de dépotage) et en l'arrosant régulièrement. Ensuite il avait fait des boutures, qui avaient donné quatre petits papyrus qui avaient à leur tour engendré cinq autres petits. Puis il avait ramené une herbe à chats des plus commune qu'il avait élevé avec amour dans son bureau, devant sa fenêtre. Régulièrement, cette plante faisait des petits qu'il replantait à leur tour dans d'autres pots. Sa dernière lubie était le bananier. Qui lui aussi se reproduisait farouchement.

Au début, les boutures et les plantes étaient restées dans son bureau, sur une étagère précédemment encombrée de dossiers. Et puis à mesure qu'elles grandissaient et se reproduisaient, elles avaient conquis pratiquement toutes les surfaces planes du bureau de Bruno. Et puis un jour, Brenda était rentré dans son bureau, elle s'était extasiée devant les plantes, qui étaient vraiment très belles, et Bruno avait insisté pour lui offrir un papyrus. Depuis il avait offert des plantes à tout le monde dans le service. Tous les bureaux avaient bientôt eu leurs plantes, et les collègues de Bruno avaient même réservé des petits bananiers, qui étaient maintenant sur une liste d'attente. Seul Paul avait toujours refusé les plantes de Bruno. Paul n'avait jamais compris cette passion pour les plantes.

Bien sûr, parmi les détenteurs de plantes, certains s'en occupaient plus ou moins bien. Bruno avait donc pris l'habitude de les soigner toutes lui-même. Et tous les jours, il pénétrait dans les bureaux pour arroser sa progéniture, discutait de jardinage avec ses collègues, enlevait les feuilles mortes ou jaunissantes, recensait les nouvelles pousses et leur prodiguait maints encouragements. Lorsque quelqu'un avait osé arroser ses plantes lui-même, il l'engueulait et partait systématiquement dans une longue démonstration où il expliquait qu'il ne fallait pas arroser trop les plantes, qu'on risquait de les noyer, et que c'était beaucoup plus pratique que ce soit lui qui arrose tout, comme ça on était sûr qu'il n'y aurait pas de problèmes, et que non, ça ne le dérangeait pas du tout, qu'il aimait beaucoup soigner les plantes et que ho mais regarde ! ton bananier a fait un petit ! N'est-ce pas magnifique ? Et regardez-moi ce papyrus, quand je pense à l'état dans lequel il était lorsque je l'ai recueilli, ça redonne confiance en la nature humaine !

Lorsque le chef descendait, il ne manquait jamais de remarquer combien ce service était verdoyant, et comme ces plantes étaient belles. Il avait juste un peu tiqué le jour où il avait découvert la serre d'hiver.

La serre d'hiver s'appelait serre d'hiver en été aussi. Et en automne et au printemps. C'était une grande pièce dépouillée avec une grande fenêtre, mais peu de meubles. Bruno avait dû ramener une étagère inutile de son bureau. Puis un petit meuble bas et une table qui auraient dû partir aux encombrants. Et il avait installé toutes ses boutures, ses accessoires de jardinage, quelques sacs de terreau dont certains ouverts, des pots encore vides, certains parce qu'ils étaient neufs, certains parce qu'ils provenaient d'un dépotage. Il avait expérimenté quelques compositions, notamment la fameuse papyrus plus herbe à chats qui était superbe. Lorsque Bruno avait ramené une troisième étagère dans la serre d'hiver, il avait dû pousser un peu quelques uns des meubles dits « de travail » : la table, les chaises, la lampe de bureau et la machine à écrire.

La serre d'hiver était la salle d'interrogatoire.

Ce qui avait énervé le chef, ce n'était pas le concept de « serre d'hiver », même si on était en été. Mais lorsqu'il était rentré dans ce qui restait tout de même une salle d'interrogatoire, la seule du service, c'est la « composition » de Bruno, trônant au centre de la grande table grise qui l'avait choqué. On ne met pas de plantes sur une table d'interrogatoire, surtout si elle est jolie mon petit Bruno. Ce dernier avait répondu qu'il trouvait la table pas terrible, et le chef avait précisé en parlant fort qu'il parlait de la plante. Bruno avait alors longuement expliqué qu'il s'agissait d'une composition, mais le chef avait répliqué qu'on ne jouait pas ce genre de musique dans une salle d'interrogatoire. Il avait même expliqué calmement en parlant de plus en plus fort que le concept, lorsqu'on aménageait une salle d'interrogatoire, c'était de produire une atmosphère stressante, d'où le gris, où le suspect se sente mal à l'aise et soit donc poussé à confesser ses crimes au plus vite. Et il avait rajouté que ces plantes superbes n'allaient pas du tout dans le sens du concept, et qu'il se posait donc là un problème. Bruno avait regardé pensivement sa plante sous l'oeil furieux du chef, et il avait convenu que cette composition faisait « trop joli ». Le chef avait immédiatement approuvé que oui, ça faisait « trop joli, beaucoup trop joli ». Bruno, dans un esprit de conciliation avait alors proposé de mettre la composition un peu sur le côté, de manière à ce qu'elle ne soit pas entre les suspects et les policiers qui les interrogent lors d'un interrogatoire. Le chef avait hurlé, et Bruno avait dit que bon d'accord, il mettrait cette plante dans son bureau à lui, où elle serait appréciée à sa juste valeur. Pendant qu'il déménageait sa plante, le chef avait regardé longuement devant la grande fenêtre la petite table, les trois étagères et le meuble couverts de plantes, de boutures et de pots sales, il avait soupiré et il avait renoncé à engager une polémique. Préserver la table était déjà une victoire, et puis il ne

voyait pas d'issue. Et la serre d'hiver avait persisté depuis, comme la plus résistante des misères.

Paul avait été impressionné par cette scène. Lui qui n'avait jamais osé contester ne serait que la moindre volonté de son Chef, était certain que la serre était condamnée, que le Chef virerait les plantes sans hésitation et que cette salle redeviendrait la grande salle d'interrogatoire qu'elle était avant les plantes. Mais rien ne s'était passé comme il le fallait. Non seulement Bruno n'avait consenti qu'une minuscule concession (déménager la « composition »), mais il semblait tout simplement que le Chef avait bel et bien cédé devant son inférieur. C'était inconcevable. Depuis, Paul ressentait des émotions contradictoire envers son collègue. De l'admiration pour celui qui avait fait plier le Chef, de la jalousie, un peu de haine, et surtout une immense incompréhension. Il ne comprenait pas que Bruno ose prendre sur son temps de travail (minimum une heure par jour) pour arroser des plantes, au lieu de s'atteler corps et âme au service de la loi, comme lui.

* * *

Mais lorsque Paul et le suspect entrèrent, une forte lumière baignait la pièce. Des journaux avaient été étalés sur la table grise, et plusieurs pots se trouvaient dessus. Un grand pot avec réservoir d'eau, où on avait commencé à mettre de la terre et deux touffes d'herbe à chats, un sac de terreau éventré, plusieurs petits pots d'argile, certains avec des plantes, d'autres récemment vidés. Visiblement, Bruno était en train de préparer une nouvelle « composition papyrus/herbe à chats/plante bizarre aux feuilles violettes ». La salle était un véritable chantier.

- Tu sais que tu tombes mal, fit Bruno, j'étais en train de dépoter, là.

Sa voix ne recelait pas la moindre trace de gêne, de culpabilité ou même de repentir. Paul en lâcha son suspect. Sa mâchoire tomba. Sa tête s'enfonça entre ses épaules. La salle d'interrogatoire !

- Tu sais, fit Bruno, ça serait pas mal que vous preniez l'habitude de conduire vos interrogatoires ailleurs que dans la serre d'hiver.
- On n'est pas en été, hasarda le suspect ?
- Non, je déconne Paul, fit Bruno avec un sourire, je vais te laisser un bout de table pour ton interrogatoire. Et puis ce qu'on va faire, c'est que je vais finir de dépoter pendant que tu l'interroges. Vous ne me dérangez pas.
- Pendant que NOUS l'interrogeons ! On est deux ici, je te signale, et on a un suspect à interroger ! Alors tu peux me croire qu'on va l'interroger à deux ce suspect, ça ne va pas faire un pli !
- Mais on n'est pas en été, on est en hiver, plaça le suspect en question. Vous êtes en hiver vous ici à la police ?
- Mais bien sûr que je vais t'aider à l'interroger ton suspect, banane ! Je ne suis pas un rat. Qu'est-ce qu'il a fait d'abord ?
- J'ai montré mon zizi à des filles, fit le suspect trop heureux qu'on s'intéresse enfin un peu à lui. En pleine rue, devant une école. J'ai ouvert mon imper, et j'ai commencé à...

- Vous voulez vraiment tout avouer tout de suite ? l'interrompit Bruno, visiblement contrarié. Je veux dire, vous n'avez pas l'intention de nier un petit peu, pour bien réfléchir à ce que vous allez nous dire ? Si vous persistez un peu, on pourra vous mettre en cellule pour la nuit, et puis vous avouerez demain, après le café. Je suis sûr qu'on sera tous beaucoup plus en forme. Et puis vous verrez, la serre d'hiver est extrêmement agréable pour les petits matins d'été. C'est un plaisir de se faire interroger ici. Je pense que vous serez bien chez nous.
- Ca va pas, non ? hurla Paul. Il n'est pas question de l'interroger demain matin du tout ! Il va s'asseoir sur cette chaise là, il va arrêter de faire son malin, et il va avouer tout de suite sans faire d'histoires, SINON IL VA AVOIR DE GROS PROBLEMES !
- Ca va, fit Bruno d'une voix fatiguée, tu ne vas pas lui crier dessus à ce pauvre type, il est déjà assez malheureux comme ça.
- Non, non, je vous assure que je vais très bien ! J'ai été très bien traité, je ne me plains pas du tout. Mais ça serait bien si vous pouviez enlever la terre de ma chaise avant que je m'assoie, sinon je risque de me salir.

Paul le saisit par l'épaule et l'assit brusquement sur la chaise pleine de terre. Ses gestes étaient saccadés, il clignait de plus en plus des yeux, de plus en plus vite, comme si son interrupteur intérieur s'était détraqué. Les deux autres le regardaient, d'un air amusé. Puis le suspect rompit le silence.

- C'est sympa toute cette verdure, dit-il, on se sent bien ici. On voit qu'elles sont soignées avec amour.
- C'est moi qui vais te soigner, tu vas voir ! cria Paul. Allez avoue, ordure !
- Ben comme je vous disais, j'ai sorti mon zizi, et...

Paul regardait partout dans la pièce, toujours en clignant des yeux. Visiblement, il cherchait quelque chose.

- La machine ! Où est cette putain de machine ? Mais où est-ce qu'ils l'ont foutue encore ?
- Elle doit être sur une chaise, fit Bruno sans bouger. Elle me gênait.

Et il se remit à s'occuper de ses plantes. Il creusa un petit cratère dans le grand pot, puis il attrapa un pot d'argile contenant une jeune pousse de papyrus, le retourna délicatement tout en tenant la terre afin qu'elle se sépare doucement du pot. Le suspect suivait l'opération avec fascination. Paul, lui regardait sur les chaises, ne trouvait rien, agitait les bras, attrapait les chaises tout en clignant des yeux très vite, et il les balançait au loin dans l'indifférence générale. Lorsque la terre envahie de racine fut séparée du pot, la petite motte alla dans son petit cratère rejoindre ses copines dans la grand pot. Paul parlait en cherchant. Comme personne ne l'écoutait, il se mit à crier qu'il ne trouvait pas la machine à écrire et qu'il ne pouvait pas conduire un interrogatoire décent sans machine à écrire. Bruno creusait un nouveau cratère dans le grand pot. Le suspect ne le quittait pas des yeux. Ils entendirent vaguement le bruit que fait quelqu'un qui bute involontairement dans une machine à écrire posée par terre et qui s'étale de tout son long au milieu des éclats de terre en jurant.

Paul se releva. Il criait toujours.

- Mais cette machine est pleine de terre ! Comment je vais taper le rapport dans ces conditions, moi ? On...
On a mis du...
du machin de plante dans mon outil de travail, ça va pas, ça !

Bruno soupira, retira ses deux mains de la terre, et dit :

- Tu sais, Paul, je veux pas te faire de peine, mais t'es lourd avec ton histoire d'interrogatoire.

Avant que Paul n'ai pu réagir, il ajouta, à l'intention du suspect, mais sans quitter son pot des yeux :

- Bon, alors vous, vous avez fait quoi, exactement ?
- J'ai montré mon zizi à des filles, répondit le suspect tout fier.

* * *

Paul allait répliquer, mais Bruno continua sans faire attention.

- C'était des jeunes ou des vieilles ?
- Ben des vieilles. Elles avaient toutes au moins seize ans.
- Ha, soupira Bruno, c'est mignon à cet âge-là, pas vrai ?
- Ca c'est sûr ! lança le suspect avec un sourire complice. Ces petites fesses, ces petits seins, c'est plus fort que moi, il faut que je leur montre tout. C'est pas pour faire du mal, hein ? C'est de l'amour d'une certaine manière, non ?

Bruno le regarda en souriant. Paul les écoutait les bras ballants.

- C'est un peu comme moi, dit Bruno. J'aime trop mes plantes, je leur en donne trop. Mais que voulez-vous, elles sont si belles ! Bon, ben votre affaire ne m'a pas l'air si grave.

Paul se ressaisit et l'interrompit en criant :

- « Pas si grave », comment ça, c'est « pas si grave » ? C'est homme est allé se poster à la sortie d'une école dans son imperméable, il a sorti son sexe et a commencé à se tripoter sans vergogne devant ces pauvres innocentes !
- Innocentes, innocentes, fit Bruno. C'est plus très innocent à cet âge-là, tu sais.
- C'est pas innocent ? fit le suspect. Mais elles ont l'air si gentilles.
- Bof, répondit Bruno, vous savez, de nos jours. Il reste plus guère que les plantes qui soient innocentes. Hein mes petites ? Comme elles sont mignonnes. Ecoutez, je vais vous parler franchement, dit-il en s'adressant de nouveau au suspect, si vous avez un trop-plein d'amour, vous devriez essayer les plantes.
- Mais c'est pas un asile psychiatrique ici, dit Paul que les autres avaient une fois de plus oublié, c'est un poste de police ! Ici on ne soigne pas les gens, on les arrête et on les interroge, on n'est pas les médecins du coeur ! Alors on va tous interroger très calmement.
- Pourquoi vous faites vos interrogatoires dans la serre d'hiver ? demanda le suspect. Vous n'avez pas une pièce pour ça ?
- C'est pas une putain de serre d'hiver, ici, c'est une salle d'interrogatoire ! hurla Paul. Alors tu vas avouer, oui ?
- Mais j'ai déjà avoué trois fois ! Je veux bien avouer une quatrième, mais ça va pas vraiment faire avancer les choses. C'est vrai quoi, prenez des notes si votre machine ne marche pas, je vais pas passer ma soirée à avouer, moi !
- Bon, ben je crois que cette affaire est maintenant réglée, lança Bruno qui venait de terminer de replanter ses pousses dans le grand pot. Monsieur regrette, monsieur le fera plus, monsieur va se mettre aux plantes pour se changer les idées, et d'ailleurs, je crois bien que monsieur va repartir avec un petit cadeau !

Et il se dirigea vers les étagères aux plantes. Paul ne réagissait plus. Il semblait assommé. L'idée de faire un cadeau à un exhibitionniste lui avait fait sauter les plombs. Le suspect, qui ne s'attendait pas à ce que les événements prennent cette tournure, suivait Bruno avec une très grande attention. Même si l'idée de cadeau lui paraissait trop belle pour être vraie, voire inquiétante, il avait confiance en Bruno. Ce dernier revint bientôt avec deux petits pots à la main.

- Voilà, c'est pour vous. Alors je vous ai mis un papyrus et un bananier. Le papyrus, il faut l'arroser beaucoup, c'est une plante quasi-aquatique, vous voyez ?

Le suspect voyait très bien, et suivait très attentivement les instructions de Bruno.

- Pour ce qui est du bananier, il faut l'arroser régulièrement, mais sans plus. Et pour les deux il faut beaucoup de chaleur. Voilà, c'est dommage que je n'aie pas d'herbe à chat en ce moment, mais cette salle est tellement exiguë ! Bon, ben on ne va pas vous retenir plus longtemps, ajouta-t-il en lui fourrant les deux plantes dans les mains. Et on ne fait plus joujou avec les adolescentes, promis ?
- Promis, fit l'ex-suspect avec un immense sourire. Je vous remercie bien tous les deux.

Il hésitait pourtant encore à partir, comme s'il ne pouvait pas croire à sa liberté. Il jeta un oeil anxieux dans la direction de Paul, mais celui-ci ne bougeait plus. Il regardait droit devant lui, comme s'il était absorbé dans ses pensées ou si il faisait la tête. L'ex-suspect se leva alors, ses deux plantes dans les mains, libéré de l'éventualité de reproches de la part de Paul, qu'il sentait moins arrangeant que son collègue.

- Bon, ben j'y vais alors.

Et il y alla.

Phiip


SCENE DE LA VIE QUOTIDIENNE


- Mais nooon ! Pas comme ça les zargouis !

Tout était calme en apparence dans la petite maisonnée. Le père, René, regardait tranquillement la télé dans le salon. Dans la cuisine, la mère préparait le repas. En haut dans leur chambre, les deux enfants, Kevin et Claudia, étaient hypnotisés par le subtil maniement d'un jeu électronique. C'était bientôt l'heure du souper en ce doux mardi soir de juin.

Affalé paisiblement dans le fauteuil, le père dégustait une bonne bière et une émission de variété. Celle-ci allait bon train, les animateurs étaient en forme et alignaient des bons mots pendant que l'invité racontait sa vie d'un air blasé. La grande horloge à droite du fauteuil tictaquait régulièrement en attendant son prochain grand moment, huit heures.


- Tourne, tourne ! Tu vas le mettre n'importe où !

Claudia manipulait anxieusement les touches du clavier de l'ordinateur, pendant que son petit frère lui dispensait ses conseils avisés.
- Pas là, pas là ! Mets-la à droite la barre !
- Ca va, je sais ce que je fais ! Tu vas voir !

L'ordinateur débitait ses cubes sans bruit, indifférent aux cris des enfants. Le reste de la chambre était obscur et silencieux, parfois éclairé par la lueur de l'écran lorsque les deux enfants laissaient un passage à la lumière.

Dans la cuisine, on entendait que la mère s'affairait. Cette scène ordinaire de la vie familiale respirait le bonheur, et pourtant, un drame était en train de se jouer. Qui aurait pu croire que le seul appel d'une tranquille ménagère pourrait faire basculer ce superbe équilibre ? Mais que se passait-il donc dans cette cuisine ordinaire. Tout d'un coup, le silence se déchira, ce fut le choc :

- A TAAAABLE !

Au cri de la cuisine, rien ne se passa. Aucune réaction. Le silence revint.

Du salon sortit un grognement. Le père ferma les yeux pendant quelques secondes, puis poussa un long soupir. Il était huit heures moins cinq, et une charmante créature expliquait dans le poste comment faire pipi bleu sur une serviette à l'herbe. Dans une minute, les Guignols allaient commencer. Dans une minute. Le père croisa ses jambes. Elle le savait très bien à quelle heure commencent les Guignols pensa-t-il, et c'est maintenant qu'elle appelait. Il tendit l'oreille. Tant que les pas des enfants ne résonneraient pas dans l'escalier en bois, le repas ne pourrait pas commencer. Les Guignols ne duraient que quinze minutes. Peut-être ne descendraient-ils pas tout de suite. Il décida de tenter le coup, et s'enfonça un peu plus dans le fauteuil. Quinze minutes...

* * *

Ils ne venaient pas. La mère tourna un peu dans le cuisine, alla vers le gaz, avança sa main, puis se ravisa. Ah non, ça n'allait pas se passer comme ça. Elle pris son souffle.

- A TAAAAAAAAAABLE !!

Au premier étage, quelques sons humains semblaient s'intercaler aux claquements vifs du clavier.

- C'est pas possible, je suis à 350 ! souffla Claudia. Je vais pas laisser tomber ma partie !
- T'en fait pas, j'entends la télé, papa est encore au salon, t'as largement le temps de perdre! Ha ha ha ha ha !
- Petite peste, si je pouvait lâcher ce clavier, tu prendrait une belle baffe !
- De toutes façons, que tu lâches ou pas le clavier, ça changera pas beaucoup la nullité de ton score minable ! Je te rappelle que j'ai fait 722 hier.
- Petit con !
- Grosse nulle !

Claudia se renfrogna, ses mains se crispèrent sur le clavier et elle continua sa partie tandis que Kevin, tout fier d'avoir eu le dernier mot, se rengorgait bruyamment.

Et le silence revint. Au salon, le père n'était pas serein. Un malaise persistait malgré les rires du public. Il sentait l'épée de Damoclès osciller au dessus du fauteuil. Il restait dix bonne minutes. Dix minutes de rire qu'il avait largement gagnées après toute une journée de travail. Et puis s'il n'avait pas suivi les Guignols, René savait qu'il aurait l'air con à la cantine le lendemain quand tout le monde raconterait les différentes scènes. Sans ces quinze minutes de rires, il serait exclu de la société, et les secrétaires se foutraient de sa gueule. Et pour quoi ? Pour quoi je vous le demande ? Pour ces choses infâmes qu'elle appelait de la « cuisine » ? Qui mériterait ça, qui ? Il allait regarder les Guignols et il allait s'amuser, point.


- HO ! LES SOURDINGUES ! J'AI DIT A TABLE ! A TAAAAAABLE!

La tension monta au premier étage. Claudia lâcha :

- Il faudrait peut-être y aller. Sinon, elle va s'énerver comme hier. J'ai fait 370, c'est déjà pas mal.
- T'es folle ou quoi ? (gaffe au zargoui) Tu crois que tu peux te permettre d'arrêter avec un score aussi minable ? Je crois que je rêve ! Non mais je crois que je rêve ! Tu vas arrêter une partie pour aller bouffer ses pâtes immondes ? Tu te rappelles hier ?

Si elle se rappelait ! Bien sûr qu'elle se rappelait, comment oublier. Kevin avait dépassé les 700, et la mère avait crié son éternelle menace : « A taaaable! », et tout avait basculé lorsque Claudia s'était levée pour obtempérer.

* * *


- JE M'EN FOUT, CA VA CRAMER SI ON LE LAISSE CHAUFFER TROP LONGTEMPS ! VOUS FERIEZ MIEUX DE VENIR EN VITESSE ! A TAAAABLE !

Le père ne pouvait pas se concentrer. il n'arrêtait pas de penser au repas de la veille. Il avait entendu le bruit des enfants qui se disputaient, il était monté les calmer, et du coup, il avait éteint sa télé au beau milieu des Guignols ! Le lendemain à la cantine, il s'était empressé de raconter les trois premières minutes de l'air entendu de celui qui les trouve géniales et qui a choisi d'ignorer délibérément le reste de l'émission. c'est alors que Sonia (cette conne!) lui avait demandé pourquoi il n'avait pas aimé le sketch sur Chirac. Il y avait eu un sketch sur Chirac. Il avait éteint juste avant Chirac, alors qu'il adorait les sketchs de Chirac. Que pouvait-il dire ? Il ne pouvait tout de même pas avouer qu'il ne voyait pratiquement jamais les Guignols en entier ! Il avait alors balbutié qu'il n'avait pas trop aimé ce sketch en particulier. Sonia lui avait alors demandé insidieusement s'il ne serait pas un peu chiraquien sur les bords, et tout le monde s'était mit à rire. Toute l'après-midi, ils l'avaient appelé le chiraquien ! Lui qui tout au long de son enfance s'était fait surnommer « petite bite » ignorait que l'on put subir une humiliation encore pire. Ce jour-là il avait collé douze contrôles fiscaux. Tout ça par la faute de ces sales gosses !

Claudia était inquiète. La veille, si ils étaient descendus très vite, c'est parce que Kevin avait fait une fausse manoeuvre lorsqu'elle s'était levée pour descendre. Il l'avait accusée de l'avoir fait exprès, et ils s'était disputés. Le père était monté et elle avait pris une baffe alors que c'était la faute de Kevin. Tout en claudiquant à cause des jambons sur ses cuisses et en se dirigeant malgré ses cocards sur les yeux, Kevin ricanait alors qu'ils approchaient de la cuisine d'où ne filtrait absolument aucune odeur.

- A TAAAArrrAAAArrrAAArrrBLE BON SANG ! KEVIN ! CLAUDIA !

Ces prénoms stupides ! Quand il avait dit au bureau que son fils s'appelait Kevin, Sonia (cette pétasse) avait susurré : « comme Kevin Costner ? », et tout le monde l'avait appelé « Danse avec les loups » pendant trois semaines. Lui voulait l'appeler Paul, un prénom normal, mais elle ne l'avait même pas écouté.

Au premier étage, la tension était à son comble.

- A droite, fous-le à droite sinon t'es foutue attention la barre à gauche à gauche A GAUCHE BORDEL ! Mais elle écoute pas cette conne, t'es trop haute putain, il faut que tu fasse la ligne, là sinon c'est foutu, dans le trou le zargoui, dans le trou le zargoui !

Le père décroisa les jambes. Il semblait qu'elle s'était calmée. Il allait peut-être voir la fin des Guignols tout de même. Mais son esprit revenait sans cesse au repas de la veille. Après qu'il eut giflé Claudia qui embêtait encore son frère, ils étaient entrés dans la cuisine. La mère avait hurlé à René de mettre la table, que ça n'allait pas se faire tout seul, et qu'elle était bien bonne de vouloir leur faire la cuisine à ces cons qu'il fallait appeler des heures avant qu'ils ne daignent descendre ! Lui avait dit très calmement (bien qu'un peu fort c'est vrai) que Kevin était fatigué, et que c'était au tour de Claudia de mettre la table pour une fois. Mais Claudia avait pleuré en disant que tout le monde la frappait et qu'en plus après, il fallait qu'elle mette la table et que c'était injuste. La mère avait dit que non, tout le monde ne pensait pas qu'à la frapper tout le temps et que tout le monde n'avait pas aussi peu de coeur que son père, et elle s'était retourné vers lui et ils s'étaient disputés, et elle avait quand même mis la table. Quelques mois auparavant, à la cantine, il avait dit comment il s'était disputé avec sa femme parce qu'il avait foutu une baffe à sa fille, et Caroline (cette salope) lui avait alors demandé s'il battait souvent sa fille et s'il était au courant des quelques progrès de l'éducation depuis l'homme de Cromagnon. Pendant une semaine, ils l'avaient tous appelé « M. le Maudit », et il n'avait jamais compris pourquoi. Alors la veille, il avait gardé ça pour lui, histoire qu'on ne l'appelle pas « M. le Maudit Chiraquien ».

Claudia ne se souvenait que trop bien de l'arrivée de la casserole sur la table. Cela fumait, mais on ne sentait rien. Strictement rien. Elle avait vu sur leurs visages que tous se posaient la même question « Qu'y avait-il dans la casserole ? La mère avait crié « Servez-vous, ça va refroidir ! », et Claudia avait retiré le couvercle. Tous s'étaient approché au-dessus de la casserole avec appréhension, et ils avaient vu. Dans l'eau encore brûlante nageaient des petits cylindres légèrement courbés, tous complètement agglomérés les uns contre les autres, le tout noyé dans une eau trouble. La « chose » avait du cuire longtemps, car les nouilles (c'étaient probablement des nouilles) avaient triplé de volume, tandis qu'une partie de la pâte s'était diffusée dans l'eau pour faire la colle. La casserole était énorme, il y en avait pour au moins douze personnes, et lorsque Claudia en remonta sa fourchette, plus du quart des nouilles s'agglutinèrent sur cette échelle de providence pour enfin échapper à l'eau bouillante. Claudia regardait sa fourchette avec stupéfaction, puis elle regarda les autres en évitant le regard de sa mère. Ils se servirent tous prestement, testèrent avec effroi la consistance du mélange, inspirèrent un bon coup, puis commencèrent à se nourrir. Tous sentaient le regard pesant de la mère qui les regardait mastiquer, et tous savaient qu'il était crucial de ne faire semblant de rien, que sinon ce serait l'explosion. Kevin était celui qui mangeait avec le plus « d'entrain ». Il était jeune, toute sa vie il n'avait connu qu'un seul type de plats, ou presque : ceux de sa mère. La notion de goût était pour lui très exotique car il avait eu rarement l'occasion de l'expérimenter. Ses papilles ne pouvaient se rendre compte.

Le père pâlit dans son canapé. Parfois le vide vous envahit, et il se sentit envahi par le vide. Il était aspiré dans un gouffre sans fin, et il tombait sans cesse, il tombait, il tombait... Dans les pâtes il n'y avait rien. Pas de sel, pas de beurre, pas de gruyère (ha ha, du gruyère, pensa-t-il en souriant), pas de lardons, pas de champignons, pas de poivre (« si on voulait du poivre, il fallait aller le chercher »), pas de thym, beaucoup d'eau, et pas de goût. Une absence totale de goût. Rien. Le vide le plus total. Et sa chute en arrière continuait alors qu'il revivait les grands moments du repas de la veille :

- SI TU N'EST PAS CONTENT, TU N'AVAIT QU'A FAIRE LA CUISINE TOI-MEME! MAIS MONSIEUR EST AU-DESSUS DE TOUT CA, MONSIEUR EST AU-DESSUS DES BASSES TACHES MENAGERES, MONSIEUR POSE SON CUL ET ATTEND QU'ON LE SERVE ! MAIS JE NE SUIS PAS LA BONNICHE, ICI MOI, J'AI FAIT CE REPAS A LA SUEUR DE MON FRONT, ET VOUS VOUS FAITES LA FINE BOUCHE ! BANDE D'INGRATS !

La sueur, c'était probablement ça. Ca expliquait tout, et surtout pourquoi le plat était si difficile à avaler. On sentait de la souffrance dans ce repas, alors de la sueur, pourquoi pas ? Mais fallait-il autant d'efforts pour balancer un paquet de pâtes dans de la flotte et allumer le gaz en dessous ? Ce n'était quand même pas le dosage qui la mettait dans un tel état ? Elle ne dosait pas tout de même, et si cette chose était le produit d'une sorte de recette ? Non, c'était impossible. et puis il les connaissait les doses : un paquet de pâtes de un kilo égale une dose. Un paquet, une dose. C'était tout simple. Impossible de se tromper. On ouvre le paquet, on balance le paquet, on met sous le robinet, on fait couler l'eau jusqu'à ras-bord, on ouvre le gaz à fond, et on attend. Mais qu'est-ce qu'elle avait bien pu faire dans cette cuisine pendant tout ce temps ? La seule trace d'une activité humaine était cette casserole encore fumante, personne n'avait touché l'évier, ni les trois autres brûleurs du gaz ou trônaient encore des vieilles casseroles, ni les étagères couvertes de trucs et de machins à bouffer... Elle n'avait même pas mis la table. Non, il fallait se rendre à l'évidence : elle était restée dans cette pièce une bonne heure pendant que les pâtes cuisaient, à ne rien faire. Rien. Incroyable.

* * *

Des cris le ramenèrent à la réalité. Des cris d'enfants pour changer. Il se dit qu'il préférait le son des cris d'enfants à celui de sa femme, mais qu'à bien choisir, il préférait pas de cris du tout. Il décida d'intervenir.

- Ca suffit les enfants, on se calme ! cria-t-il. On joue sans crier s'il vous plaît ! On peut très bien jouer sans crier, rajouta-t-il plus bas à sa propre attention.

Dans la cuisine, la mère fulminait. Comment ça, on peut jouer sans crier, comment ça « on peut jouer »? Non, on ne peut pas jouer, parce qu'on vient manger ! Les petits cons, vous allez voir qui va jouer ou regarder la télé et qui va venir manger. Elle cessa brusquement de tourner dans la cuisine et elle descendit à la cave, s'approcha du mur, puis appuya sur le disjoncteur. Tous les appareils électriques s'arrêtèrent instantanément. Elle entendit des « mais qu'est ce qu'il se passe » et des « oh non, merde, j'étais à 600, j'ai même pas pu me marquer ». Elle remonta, retourna tranquillement à la cuisine, où tous arrivèrent dans la minute qui suivit.

Le père pensait que de toutes façons, l'émission des Guignols était finie, et que de toutes façons il n'avait rien suivi, et qu'il aurait encore l'air d'un con à la cantine, surtout si il y avait Sonia (cette chienne). Quant il entra, son regard se porta immédiatement sur la casserole qui chauffait encore sur le gaz. Quel était l'aliment qu'elle avait dénaturé aujourd'hui ? Riz, pâtes, purée, carottes, chou-fleur ? Qui était dans l'eau bouillante ce soir ? Il se remémora bien malgré lui la journée à la cantine où il avait parlé des pâtes qu'il mangeait chez lui. Sonia avait alors dit d'un ton compatissant « Alors Cosette, les Ténardiers t'ont encore embêtée ? », et tout le monde l'avait appelé Cosette pendant deux mois. Certains petits malins avaient même imaginé de menues modifications dans la recette. Raymond (ce gros con de Raymond) avait suggéré qu'il devrait essayer de prolonger la cuisson jusqu'à ce que l'eau soit complètement évaporée, et que ensuite il ne fallait retirer la casserole du four que « juste après que ça a accroché, ha ha ha ha ! ». Depuis, tout le monde appelait Raymond « Bocuse ».

* * *

Après la discussion habituelle sur « pourquoi Claudia doit mettre la table », tout le monde s'assit. La mère éteignit le gaz, apporta la casserole, et expliqua comme d'habitude qu'il fallait peut-être qu'ils se servent. Elle condescendit néanmoins à dévoiler le plat du jour :

- J'ai fait réchauffer les pâtes d'hier. Faites attention, c'est un peu cramé au fond.

FIN ?

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THE MICHIONNE

La pièce était envahie d'une odeur écoeurante, comme une odeur de soufre et de caoutchouc brûlés dans une marmite de chocolat à la tomate. Stan s'arrêta immédiatement et regarda autour de lui. La pièce était probablement un laboratoire, du sol au plafond se dressaient d'immenses étagères de flacons, de boites, de fioles en tous genres et de toutes les couleurs. Près d'un lavabo, plusieurs éprouvettes étaient posées sur une table carrelée. On voyait clairement que l'une d'elles était cassée, son contenu s'était répandu sur les carreaux.
Stan était complètement émerveillé, totalement sous le charme des couleurs et des formes, et son esprit imaginait des sabbats de sorcières qui touillaient d'immenses marmites bercées par des mélopées langoureuses et qui remplissaient une à une des milliers de fioles et qui les posaient sur des étagères sans fin. Alors qu'un prêtre sorcier s'apprêtait à composer un mélange de sa fabrication composé d'une part de grenouilles fourrées aux lézards, et d'autre part de sa propre semence, Stan se redressa d'un bon, comme sous l'effet d'une immense frayeur. Je suis sous l'effet d'une drogue, pensa-t-il, les nazis essayent de m'empoisonner, il faut que je sorte d'ici tout de suite ! Titubant et s'accrochant aux rayonnages, il parvint à atteindre la porte, l'ouvrit, sortit de la pièce, referma la porte et s'appuya dessus en poussant un immense soupir de soulagement.

Fait attention, Stan, pensa-t-il. Il peut y avoir des nazis partout. La mission avant tout, la mission. Et il se remémora la raison de sa présence en ces lieux.

* * *

Le grand patron des services secrets l'avait convoqué de toute urgence dans son bureau et il lui avait mis une missive ultra-secrète sous les yeux.

- Agent Barns, avait-il dit en le fixant droit dans les yeux, que lisez-vous ?

Stanley Barns avait lu attentivement la missive, sans en pénétrer vraiment le sens.

- On dirait... On dirait... C'est terrible...

Il ne comprenait rien à ce qu'il lisait. Il sentait qu'il commençait à transpirer. Le courrier parlait de nazis, de chimie, d'expériences, mais il ne parvenait pas à en pénétrer le sens. Le chef s'était approché de lui pendant qu'il lisait, et Stan sentait qu'il l'examinait. Lui gardait son regard sur le papier, mais il sentait les yeux de son patron lui transpercer la tête. De grosses gouttes perlaient sur son front et coulaient devant ses yeux. Il ne voyait plus le papier. Puis le boss était retourné s'asseoir derrière son grand bureau tout acajou, et il avait commencé à parler d'une voix puissante où perçait une certaine lassitude.

- C'est très grave. Les nazis...

Stan secoua la tête. Il ne se souvenait plus ce qu'avait dit le chef. Ca parlait de nazis, c'est sûr, et de chimie. Mais quoi ? Le chef avait dit « Les nazis... », et après ? Et maintenant Stan était dans le quartier général nazi à Berlin, à moitié drogué par les émanations du laboratoire, environné de nazis hostiles, et il ne se souvenait plus quelle était sa mission. La situation virait au tragique. Il reprit une grande respiration, et regarda autour de lui. Où pouvait-il bien être ?

Comment était-il arrivé ici ? Quelle heure pouvait-il bien être ?

Que faisait-il ici ?

Sur sa gauche il vit une porte où aboutissait un long couloir. Une vingtaine de portes donnaient sur ce couloir. Derrière chacune de ces portes pouvait se trouver un régiment de nazis, une armée de Waffen SS. Chacune de ces portes pouvait s'ouvrir à tout instant, pour laisser entrer dans ce couloir des nazis ivres de sang qui lui tireraient dessus. Il se crispa violemment. Il ferma les yeux et essaya de se souvenir.

* * *

Quelqu'un était entré dans le bureau du chef pendant que celui-ci parlait. L'homme lui avait serré la main. Il portait un uniforme anglais. Il lui avait montré des stylos et des chaussures en parlant beaucoup, puis il les lui avait donné. Les stylos et les chaussures. Mais pourquoi il lui avait donné ces stylos et ces chaussures ? Il avait regardé le chef qui lui souriait. Mais il lui avait parlé après ? Ou alors ils étaient descendus à la cantine tous les trois. A la cantine...

Il rouvrit les yeux. Les portes étaient toujours fermées. Personne n'était sorti. Et s'il était midi ? Une cloche allait sonner. Si les nazis avaient faim, il sortiraient tous ensembles des portes pour aller manger à la cantine, ils le verraient et ils lui tireraient tous dessus. Ses yeux s'agrandirent d'horreur. Les nazis allaient manger à la cantine, et ils allaient le tuer avant. C'est pas possible, ils vont me tuer avant la cantine, pensa-t-il effaré. Le couloir restait silencieux.

* * *

Ils étaient à la cantine. Le chef avait repris deux fois du veau, et il ne parlait plus. Stan se souvenait du veau, mais il ne se souvenait pas de la mission. Pourquoi le chef ne parlait pas? Il aurait pu par exemple parler de sa femme, et puis après, il aurait reparlé un peu de la mission, comme ça, juste comme ça. Une mission aussi importante, ça valait tout de même le coup d'en parler deux fois, pour être bien sûr. Mais non ! Stan aurait pu lui suggérer d'en reparler, comme ça, pour mieux expliquer un détail par exemple, mais non. Stan avait voulu faire son malin à la cantine, et il n'avait pas relancé le sujet, et il avait aussi repris deux fois du veau pour fayoter un peu. Encore le veau.

Stan se demanda si il y avait du veau à la cantine des nazis. Il se demanda si les nazis mangeait aussi du veau. Non, probablement pas, les nazis ne perdent pas de temps à manger du veau, ils parlent des missions dans les bureaux derrière les portes, et ils ne perdent pas bêtement du temps à reprendre du veau, non, les nazis eux ils reparlent de la mission pour être bien sûr, il comme ça ils ne peuvent pas oublier la mission. Et en plus si c'est une mission chimique, ils font bien attention et ils répètent la mission comme ça ils s'en souviennent même s'ils respirent des trucs et des machins. Mais Stan non. Stan lui, il avait voulu faire son malin et il avait repris du veau comme un imbécile.

Il étaient sortis ensembles de la cantine, et puis ils était arrivé dans un hall où donnaient trois portes. Le chef lui avait serré la main, et l'autre lui avait serré la main lui aussi, et puis ils étaient sortis du hall tous les deux, en passant chacun dans une porte différente. Le chef avait disparu comme ça, sans reparler de la mission, et l'autre type il était parti en lui laissant ses stylos et ses chaussures, et lui il restait planté devant les trois portes et il les regardait.

* * *

Stan fouilla ses poches. Les stylos y étaient toujours, mais pas les chaussures. Par contre il avait des chaussures aux pieds, peut-être que c'étaient les chaussures de l'autre type qui parlait beaucoup? Il saisi un stylo d'une main, et commença à longer le mur. Toujours à droite, se dit-il, comme ça je me perdrai pas. Et quand je serai de nouveau au laboratoire, j'aurai fait toutes les portes. Voila.

Il arriva devant la première porte. Se mettant légèrement en biais, son stylo toujours à la main, il ouvrit brusquement la porte. La pièce était petite et rectangulaire. Sur le sol étaient alignés des boîtes de cartouches bleues. Il n'y avait personne dans la pièce. Il ramassa toutes les boîtes, et sortit de la pièce. Il se dirigea vers la deuxième pièce.
Il en ouvrit la porte brusquement. Personne à l'intérieur. La pièce était petite et rectangulaire. Elle était complètement vide à l'exception de deux plateaux repas posés par terre. Stan écarquilla les yeux d'horreur. Des plateaux repas ! Cela ne pouvait vouloir dire qu'une chose : certains nazis ne mangeaient pas à la cantine ! Ils se faisaient apporter des plateaux repas dans leurs bureaux et ils mangeaient là. Stan s'approcha des plateaux. Ils étaient chauds.
Comme si quelqu'un s'apprêtait à les manger. Ni tièdes, ni froids, mais bien chauds, comme il faut. Certains nazis avaient donc posé là leurs plateaux repas et ils étaient sortis tranquilles discuter le coup dehors et fumer une cigarette en attendant que les plateaux refroidissent. Et ils pouvaient revenir d'un instant à l'autre pour lui tirer dessus. Et puis Stan regarda le contenu des plateaux : c'était une cuisse de poulet, avec de la salade autour et un peu de purée. Ses pires soupçons se confirmaient. Les nazis ne mangeaient pas de veau. Pour bien penser à leurs mission. Et des nazis allaient rentrer dans la pièce, et ils lui tireraient dessus.

* * *

Le chef avait parlé de poulet. A la cantine. Et l'autre avait fait « Oui oui. » Pour les poulets. Le chef parlait de batteries, et de poulets carrés. Et il avait regardé Stan, bien dans les yeux. Et Stan aussi avait fait « Oui oui. » Qu'est cela voulait bien dire? Parlaient-ils de la mission ? Des poulets carrés ? Des batteries ? Les nazis allaient envoyer des poulets carrés sur l'Angleterre avec des batteries de missiles ?

* * *

Stan regarda les plateaux repas. Les poulets n'étaient pas carrés. Peut-être était-ce des poulets loupés destinés alors à être mangés ? Histoire de pas gâcher le poulet. Stan se recula, s'appuya le dos contre le mur et prit une grande inspiration. Sa mission était peut-être de détruire les batteries de poulets carrés. Comment savoir ? Il n'allait quand même pas demander aux nazis quelle était sa mission sous prétexte qu'eux ne mangeaient pas de veau mais du poulet ! Il sortit de la pièce et se dirigea vers la porte suivante.

Il se mit légèrement de biais et ouvrit brusquement la porte. Elle glissa avec un bruit métallique. La pièce était petite et rectangulaire, et elle était vide. Dans chaque mur, une porte.

Il soupira.

* * *

Lorsque le chef était parti, il avait longuement regardé les trois portes, puis il était rentré dans celle de gauche. A gauche, puis à gauche avait-il pensé. Comme ça je ne me perdrai pas. Il avait alors pénétré une longue pièce rectangulaire où s'ouvraient des dizaines de portes. Il était rentré par la porte la plus à sa gauche dans une pièce avec trois autres portes, et il avait ouvert la porte de gauche, et encore des portes, et il avait ouvert plein de portes sur plein de pièces vides pleines de portes. Partout des portes.

C'est pas possible pensa Stan, il faut que je me ressaisisse. Ca n'existe pas des immeubles avec des portes partout comme ça. Ce qu'il s'est passé, c'est que le chef est parti par une des trois portes, et que moi ensuite je suis retourné dans mon bureau. Ou chez moi si c'était le soir. Mais je ne suis pas allé ensuite ouvrir des portes partout n'importe comment. Le chef est parti par la porte, sans réexpliquer la mission, et moi je suis parti de mon côté, tout simplement.

* * *

Le problème, pensa-t-il en prenant une grande inspiration, c'est que maintenant je suis bien dans une pièce carrée chez les nazis, et je vois bien trois portes. Ou je suis fou. On va dire plutôt que je voie trois portes. C'est plus rationnel. Pas « très rationnel », mais « plus rationnel». C'est déjà ça. Je résume, murmura-t-il, je suis chez des nazis, avec deux chaussures aux pieds et plein de stylos dans les poches, j'ai une mission qui a peut-être quelque chose à voir avec des poulets carrés, et je suis rationnel. Rationnel, Stan, tu es rationnel.

Maintenant, j'agis rationnellement, pensa-t-il en serrant les poings. Dans l'ordre. Un, je cherche des poulets carrés. Deux, je fais attention aux nazis, parce que c'est pas sûr qu'ils soient à la cantine, et que ce ne sont pas des gens dignes de confiance. Trois, j'ouvre ces portes une par une pour trouver un en faisant attention à deux. C'est très simple.
La première porte donnait sur une pièce carrée où s'ouvraient trois portes. La deuxième porte donnait sur un long couloir avec une porte au bout. La troisième porte donnait sur une longue pièce rectangulaire couverte de portes tout partout. Stan la referma. Il inspira calmement une douzaine de fois, se frotta vigoureusement les yeux, se passa la main dans les cheveux, regarda le plafond d'un air anxieux, tripota nerveusement les stylos dans sa poche, fixa longuement ses chaussures, ferma ses yeux deux minutes. Puis il se redressa, regarda la première porte à gauche, soupira un grand coup, murmura « rationnel, Stan, rationnel », il avança vers la porte, pensa « toujours celle de gauche, pour ne pas se perdre », inspira un grand coup, bomba mollement son torse et ouvrit la porte.

FIN

Phiip

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