Le tragique destin des zargouis

Ou la lutte acharnée de Noë contre la logique de la chaîne alimentaire, pour la défense des herbivores, des limaces, voire des zargouis contre les carnivores et les éléphants.
Où l'on apprend que trois pattes sont suffisantes à un herbivores pour mener une vie (presque) normale.

Noé regarda l’horizon en poussant un énorme soupir. La pluie avait cessé depuis quelques jours, mais pas la moindre terre ne perçait la surface argentée des flots. Machin avait dit quarante jours et quarante nuits de pluie, mais il n’avait pas précisé quand la terre réapparaîtrait. Noé pensa avec effroi que s’ils étaient au-dessus d’une mer d’avant le déluge, ils pouvaient toujours attendre le retrait des eaux. Mais ça, c’était impossible. Non, ils ne pouvaient plus attendre. Et comme pour faire écho à ses pensées, un hurlement de gazelle retentit sur le pont.

- Bon dieu, mais ce n’est pas possible ! hurla Noé, tu vas laisser les herbivores tranquilles, oui ?

Le lion grogna d’un air gêné. Dans ses crocs il tenait une jambe de gazelle, et devant lui, tremblante, se tenait (péniblement) une gazelle concernée avec ses trois pattes restantes. Le lion pensa que c’était injuste, qu’il avait été quand même plutôt sympa, qu’il n’avait tué personne alors qu'à terre, fallait voir s'il s'embarrassait de quelconques subtilités, et que depuis qu'il était sur ce bateau il ne prenait jamais plus d’une patte par herbivore et qu'il n'y avait pas de quoi en faire une montagne.

- Ca fait quinze. Quinze herbivores à trois pattes sur ce putain de bateau rien qu'à ton actif ! Et tu crois que c’est avec ça qu’on va repeupler la terre ? Et comment ils vont faire une fois sur la terre ferme pour se défendre avec trois malheureuses pattes ?

Le lion réprima un sourire. On ne pouvait pas penser à tout.

* * *

Noé avait essayé de séparer le plus possible les carnivores des autres. Il avait à cet effet construit trois ponts dans les entrailles de l’arche, un pour les herbivores, un pour les carnivores et un pour les bestioles sur lesquelles on risque de marcher si on ne fait pas gaffe, comme les insectes, les rats, les serpents ou les limaces. Les oiseaux étaient perchés sur les mâts ou les cordes, parce qu'ils ont des ailes et des pattes prévues pour. Tous pouvaient aller et venir librement sur le pont, mais Noé avait fait bien attention d’édicter des règles très strictes : personne ne mange personne, personne n’écrase personne, personne ne met de coups de corne à personne. Cela s'appelait le « respect mutuel d’urgence », et cela se justifiait par la situation exceptionnelle que tout le monde subissait, et il fallait se serrer les coudes et tout et tout, et pour répondre au python, il expliqua que l’histoire des coudes, c’était une expression, et pour répondre à la limace, il expliqua que non, elle n’était pas obligée de se serrer contre l’éléphant.

Ensuite, Noé avait été très fort. Il sourit rétrospectivement d’autosatisfaction en pensant à son excellent raisonnement. Il avait expliqué aux carnivores que bien sûr, il ne pouvait éviter que ceux-ci mangent des herbivores, qu’il ne pouvait pas surveiller tout le monde, mais que ça n'était pas ça le problème. Et puis il s’était lancé dans une longue explication sur le cycle de la vie, les chaînes alimentaires, et que si les carnivores mangeaient des animaux sur l’arche, ceux-ci ne pourraient plus se reproduire, et ça ferait ça de moins au menu une fois de retour sur la terre ferme, et que même s’ils en mangeaient un seul, c’était foutu à jamais. Puis il s’était rengorgé et avait regardé tous les animaux assemblés. Il avait décelé la perplexité dans le regard des carnivores. Il se souvint avoir alors pensé que tout était résolu...

Et maintenant, un tiers des herbivores n’avaient plus que trois pattes. Les carnivores, suivant l’exemple du lion, avaient très bien compris l’histoire des chaînes alimentaires, et personne n’était mort sur le bateau, si ce n’est la limace que l’éléphant avait écrasée par mégarde sur le pont. Noé soupira de nouveau. Ce n’était pas si grave, de toute façon, vu l’étrangeté de la situation, ces herbivores à trois pattes étaient un moindre mal, puisque leur potentiel reproducteur restait intact.

Il se souvint comme tout lui avait paru simple lorsqu’il était sur terre. Trois principes essentiels : faire que personne ne soit écrasé, que personne ne soit mangé, et mettre les moufettes dans une cabine à part. Jusque là, il ne s'en tirait pas trop mal. Mais il n’avait pas prévu une chose. Il n’avait pas prévu les zargouis.

Le zargoui était une espèce extrêmement commune avant le déluge. Il était de la taille d’un petit singe, avec une peau tachetée comme un léopard, un énorme nez allongé, un petit ventre rond et des mains préhensiles. Si on en croyait les carnivores, les zargouis avaient très mauvais goût, ce qui leur donnait une place privilégiée dans la désormais fameuse « chaîne alimentaire ». Ils étaient un peu herbivores, un peu insectivores, un peu frugivores, un peu feuilles des arbrivores, bref, ils mangeaient tout ce qui était vaguement comestible et qui pouvait s’attraper facilement. Les zargouis ne présentant pas d’intérêt culinaire, ils étaient peu connus des humains, des carnivores et des autres. Leurs moeurs étaient un mystère. Comme ils trouvaient à manger à peu près partout, on en rencontrait à peu près partout. En résumé, sur la terre, les zargouis étaient des animaux sans histoires. Tellement sans histoires d’ailleurs, que Noé avait failli les oublier.

Noé repensa au départ. Tout le monde ou presque était monté dans l’arche, et il avait alors remarqué qu’une bestiole tachetée avec un gros nez observait silencieusement l'embarquement avec un vif intérêt, assise sur une souche. Noé avait vérifié sa liste, puis regardé la bête, et il lui avait crié de s’approcher. Comme elle ne bougeait pas, il était allé lui demander son nom, puis il lui avait expliqué le coup du déluge, de l’arche et des couples d’animaux, et les ennuis avaient alors vraiment commencé car ce zargoui là n’avait pas de copine, et non, il ne savait pas où on pouvait trouver une femelle, que franchement, il n’allait pas non plus s’embarrasser d’une gonzesse, et ça l’arrangerait franchement s’il pouvait monter tout seul parce que les femmes, ça n’apporte que des emmerdes.

Noé avait soupiré, il se souvint avoir pensé en un éclair que s’il n’était pas descendu, il se serait épargné ces problèmes, et que personne n’aurait jamais remarqué qu’il n’y avait pas de zargouis dans le nouveau monde. Mais Noé était quelqu’un extrêmement consciencieux, il avait passé plus d’un mois à faire une liste de tous les animaux du monde, il était allé les démarcher tous, un mâle et une femelle de chaque espèce (et deux escargots au hasard), il avait réussi un travail de titan dont il n’était pas peu fier, et c’était pas étonnant que Dieu l’ait choisi lui, Noé, et c’était pas une bestiole à gros nez qui allait tout foutre en l’air.

Il pleuvait depuis plus de six heures quand il revint au bateau en traînant une femelle zargoui. Celle-là, par contre, ne voulait pas monter dans l’arche sans son mec, mais comme Noé avait déjà installé le zargoui mâle dans le compartiment des herbivores, il ne pouvait plus décemment le virer en substituant l’autre, et comme il avait passé une journée entière à chercher cette bestiole sous la pluie, il n’allait certainement pas la laisser filer. Il ne pouvait pas non plus avoir sur l’arche deux mâles zargouis et une femelle, parce qu’il avait insisté auprès de toutes les espèces en précisant un mâle et une femelle, personne n’apporte son harem sinon ça va être le souk, et puis de toute façon, l’arche ne peut pas contenir plus que un mâle et une femelle de chaque espèce. C’est avec le lion (encore lui) que ça avait fait le plus d’histoires. Il avait huit femelles dans son harem, ce qui lui permettait de ne pas en foutre une ramée de toute la journée (quand il se réveillait deux heures par jour, c’était déjà le Pérou), et il craignait de devoir se mettre à bosser si on ne lui laissait qu’une femelle. Noé n’avait pas cédé pour les lionnes, il n’allait pas céder pour les zargouis. En y réfléchissant, il se dit que le zargoui était le seul animal qu’il ait dû assommer pour le faire monter dans l’arche. Il se souvint également du poids de cette sale petite bête lorsqu’elle est mouillée, alors qu’elle a l’air toute légère comme ça.

* * *

Noé embrassa le pont d’un regard. Le lion et la lionne finissaient leur cuisse de gazelle. A côté d’eux, les hyènes et les vautours attendaient après les restes. Noé vit alors quelque chose qui lui avait échappé avant : les herbivores à trois pattes devisaient gaiement entre eux, tout en lançant de grands sourires aux herbivores à quatre pattes. Ces derniers, par contre, semblaient extrêmement nerveux, surtout depuis que le couple de léopards était remonté sur le pont et se faisait dorer sur le toit du poste de pilotage. Une antilope tripède lança un bonjour joyeux au couple, qui lui rendit la pareille. Un zèbre quadrupède, se sentant observé, allait et venait nerveusement sur le pont. Noé pensa que chez les herbivores, le stress est étroitement lié au nombre de pattes de l’animal. Il observa également que dans les couples réunissant un quadrupède et un ex-quadrupède, on percevait une certaine tension. Par exemple la femme du zèbre n’avait plus que trois pattes, et le mâle avait confié à Noé qu’il devenait complètement parano. Il lui semblait lire dans le regard de carnivores et des herbivores à trois pattes ce message récurrent : « un jour ou l’autre, tu vas y passer ». Quant à ses collègues quadrupèdes, ils n’étaient pas d’un grand secours. Une sorte de compétition permanente se tenait entre eux pour avoir l’air le moins appétissant possible. L’ensemble des herbivores avait en conséquence une allure extrêmement bizarre.

C’étaient les zargouis qui avaient eu le plus de mal à s’adapter à la vie à bord. Bien sûr, ils ne craignaient pas pour leurs cuisses, mais ils avaient d’autres problèmes : le mâle n’avait pas apprécié que Noé ramène une femelle, et il refusait obstinément de lui parler. La femelle, elle, était furieuse contre Noé qui l’avait emmenée de force, brutalisée et arrachée à son mec pour lui foutre dans les pattes un zargoui qu’elle soupçonnait fortement d’être homosexuel. Noé ne savait pas si le zargoui était ou non homosexuel, mais une chose était sûre : il était pénible, très pénible. Il n’aimait pas la promiscuité avec les herbivores, il n’aimait pas dormir chez les carnivores, et dormir à côté de superbes escargots juteux sans pouvoir les manger le mettait hors de lui. Il trouvait le foin immonde, et se plaignait de l’absence de fruits. Mais comme il était malin, il ne laissait transparaître aucun de ses sentiments, et faisait preuve d’une gentillesse et d’égards extrêmes envers tout le monde. Il ne se plaignait de sa situation qu’à Noé, et il s’en plaignait souvent.

Il mangeait avec les herbivores en devisant gaiement sur le plaisir qu’il ressentait à manger avec eux plutôt qu’avec ces enfoirés de carnivores qui ne pensaient qu’à bouffer les pattes des gens. Comme personne chez les herbivores ne savait qu’il était totalement immangeable, il se posait en porte parole des « victimes de l’agressivité délibérée et sadique » des carnivores. Il développait de longues théories, expliquant que s’ils le voulaient, les carnivores pourraient très bien manger de l’herbe comme tout le monde, qu’ils ne mangeaient des pattes que par gourmandise, et que si tout le monde faisait pareil, le bateau deviendrait invivable, et que par contre si tout le monde y mettait un peu de bonne volonté, le voyage pourrait être presque agréable. Les herbivores l’écoutaient et l’approuvaient vigoureusement. Il expliquait que ce bateau était incroyablement mal géré, qu’il ne comprenait pas comment un incompétent du calibre de Noé avait pu être choisi pour mener une expédition si importante. Il avait fait circuler une pétition parmi les herbivores contre la promiscuité dans la cale et demandant qu’on affecte une partie du compartiment carnivore aux herbivores, ces derniers tenant « plus de place que les félins qui pourraient très bien dormir dans des lits superposés ». Il s’était bien sûr gardé de présenter cette pétition aux carnivores et l’avait donné à Noé pour que celui-ci la transmette. Noé, pour ne pas foutre la merde partout sur le bateau, avait bien évidemment gardé pour lui cette histoire de pétition et avait dû descendre parlementer avec les herbivores pendant plus de trois heures.

Les herbivores avaient plusieurs fois essayé de négocier une trêve avec les carnivores, mais ils n’avaient jamais trouvé de volontaire pour aller dans le compartiment carnivore. C’est alors que le zargoui s’était proposé. Tous l’avaient applaudi, avaient loué son courage et l’avait envoyé chargé de messages de paix et de bonne entente. Il était entré dans le compartiment des carnivores, et il avait longuement discuté avec ces derniers. Il leur avait expliqué que les herbivores étaient excédés, qu’ils commençaient à s’organiser pour se défendre, et que certains préparaient des pièges pour attraper un ou deux carnivores et les garder en otages afin de négocier leurs pattes. Et puis, il leur fit remarquer que la chaîne alimentaire ne marchait que dans un sens, que les herbivores se foutaient complètement d’une éventuelle disparition des carnivores, que ça ne les empêcherait certainement pas de brouter leur herbe dégueulasse une fois que l’eau aurait baissée. Et puis il conclut en expliquant aux carnivores que s’ils n’étaient pas plus fermes, ils se feraient avoir, que les herbivores étaient en position de force, mais que pour l’instant il fallait attendre. Il avait alors ajouté que lui, comme il était sympa, il pouvait aider les carnivores sans que Noé en ait vent, en les renseignant sur les intentions de ces salauds d’herbivores. Les carnivores avaient grogné contre les herbivores, s’indignant de leur attitude négative et agressive, puis ils avaient accepté l’aide du zargoui, même s’ils trouvaient qu’il avait un bien gros nez.

Le zargoui aurait bien semé la zizanie chez les insectes aussi, mais il les détestait. C’était physique, il ne pouvait pas parler à un insecte comme ça, les manger il pouvait, mais leur parler non. Son besoin viscéral de foutre la merde était impuissant devant sa haine des insectes, et c’était paradoxalement la seule chose qui préserva ces petites bêtes.

La femelle, elle, avait le mal de mer, et ne cessait de se plaindre. Beaucoup moins subtile que son « compagnon », elle se plaignait de tout à tout le monde, de la nourriture, de la promiscuité, des herbivores, des carnivores, des insectes, de Noé, de la pluie, du soleil, du roulis, du tangage, du niveau de la mer qui ne baissait pas assez vite. Elle parlait tout le temps, de tout et n’importe quoi, et elle passait son temps à enfoncer des clous. Elle demandait aux herbivores s’ils ne trouvaient pas ça stressant, eux d’être sur un bateau avec des carnivores qui ne pensaient qu'à leur bouffer les jambes. Elle demandait aux carnivores comment ils faisaient pour manger si peu, eux qui avaient un si grand appétit dans le passé. Elle demandait à Noé comment il faisait pour supporter ces sales bestioles qui n’arrêtaient pas de se chamailler, et s’il était vraiment sûr que des herbivores à trois pattes pouvaient quand même se reproduire, et qu’elle se demandait comment il faisait pour être si patient. Aux insectes elle demandait comment ils faisaient pour rester si calme alors qu'une limace avait été assassinée pas plus tard qu’avant hier.

En résumé, elle emmerdait tout le monde et tout le monde la détestait. Noé la défendait contre ceux qui avaient des envies de meurtre, parce qu’il ne s’était pas emmerdé toute une journée à chercher un couple de ces satanées bestioles pour qu’on réduise ses efforts à néant, qu’il ne restait que quelques jours à la supporter, et que tout le monde pouvait bien patienter encore un peu. Et tout le monde sur le bateau plaignait le pauvre mâle zargoui qui avait bien du courage, lui qui était si gentil et si serviable de devoir vivre plus tard avec une teigne pareille, et que mon Dieu, ils n’aimeraient pas être à sa place le jour où il faudrait perpétuer l’espèce, ah ça non!

* * *

Noé soupira profondément. Comme aucune terre ne pointait à l’horizon, la tension continuait à monter. Pourtant il guettait, ça il guettait, qu’est-ce qu’il pouvait guetter, on ne pourrait humainement guetter plus que ça. Et perchés un peu partout sur le mât, les oiseaux guettaient tout aussi anxieusement.

Les deux hyènes se mirent à ricaner bêtement. Noé alla s'enquérir de l'objet de leur hilarité et il les vit : le canard et la louve, un petit mâle et une grosse femelle bien poilue qui discutaient, lui niché dans ses poils à elle. Saloperies d’oiseaux, pensa Noé.

Noé avait eu beaucoup de problèmes avec les oiseaux. Cela avait commencé dès le recrutement. Il avait péniblement recensé et démarché de nombreuses espèces d’oiseaux, il avait bien dit : « un couple », il avait bien expliqué pour les concubines, il avait même précisé à l’attention des canards que les deux conjoints devaient être de sexes différents. Il avait répété : de sexes différents. Ce n’était pas bien compliqué.

Bien sûr, ce furent deux mâles canards qui se présentèrent à l’appel, alors que la pluie tombait déjà depuis plusieurs heures. Ils avaient expliqué qu'effectivement ils étaient du même sexe, mais que ça ne les gênait pas franchement, et que Noé était très gentil de se préoccuper de leur bien-être sexuel. Alors Noé s’était énervé, et il avait hurlé que le but n’était pas de s’enfiler à longueur de journée, mais de faire plein de petits canards à l’arrivée. Alors le canard avait protesté que Noé voulait qu’ils soient seulement deux pour embarquer, et qu’ils ne pouvaient pas être beaucoup à l’arrivée s’ils n'étaient que deux au départ, c’est idiot. Noé s’était essuyé le front avec la main, et d’une voix très calme quoiqu’un peu crispée il avait expliqué pour le déluge, les couples d’animaux, la complémentarité entre le mâle et la femelle, le nouveau départ du monde à l’arrivée et tout et tout. Le canard avait regardé son collègue, puis Noé, et puis il avait crié que ce n’était pas la peine d’embarquer dans un bateau pourri dirigé par un fasciste incompétent, qu'eux n’allaient pas dire aux autres mâles de copuler avec des gonzesses, et qu’il ne voyait pas pourquoi on l'obligerait à y passer lui, et que de toute façon, s’ils embarquaient avec une gonzesse, ça allait faire des histoires avec René.

- René ? avait demandé Noé, l’air hagard.

- Ben oui, René, avait lancé le canard avec un geste du bec en direction de son compagnon.

- Ben oui, moi, avait ajouté René.

Ce fut terrible. Noé hurlait, s’époumonait, et il devint tout rouge. Les canards caquetaient très fort, et tous les oiseaux qui attendaient sagement en une belle file indienne se rapprochèrent et commencèrent à se mêler à la conversation. D’un côté, les partisans du libre choix (moi je préfère les vautours, mais s’il veut absolument sauter des canards, après tout, c’est son problème, non ?), d’un autre côté ceux qui n’avaient rien à dire mais n’allaient pas se gêner pour envenimer les choses, et enfin deux oiseaux-mouches qui pensaient que, effectivement, c’était plus facile de faire des petits avec des femelles, mais qu’ils avaient bien le droit d’essayer, qu’avec de l’enthousiasme on arrive à tout et que ce n’était vraiment pas sympa de décourager ces sympathiques jeunes gens. Au milieu de tout ce brouhaha et des battements d’ailes et malgré les protestations de Noé, tous arrivèrent à la conclusion que celui-ci était vraiment un gros fasciste.

Alors Noé céda, pourquoi pas trois canards, moi, tant que j’ai un mâle et une femelle... Tout le monde approuva et le félicita pour sa clairvoyance et sa saine gestion des situations de crise. Et puis un perroquet demanda si ça gênerait si lui apportait deux gonzesses. Comme Noé recommençait à crier, le perroquet cligna de l’oeil à son attention, et en le poussant de l’aile d’un air complice, il lui dit que ça ne lui posait pas de problèmes, à l’occasion, si l’envie lui prenait, de prêter sa deuxième femme à Noé, qu’on est entre homme et qu’on se comprend, pas vrai?

Avant que Noé ne puisse placer un mot, d’autres oiseaux intervinrent, qui pour amener son deuxième fiancé, qui son cousin, qui sa mère (« on ne peut pas la laisser toute seule à terre, elle va se faire du souci »), qui sa belle fille, qui un copain qui était pas vraiment de la famille mais qui était super-sympa et que c’est réducteur de limiter les places supplémentaires à la famille.

Noé explosa. La confusion était indescriptible, d’autres oiseaux non prévus sur la liste s’étaient rapprochés, ainsi que d’autres oiseaux que Noé n’avait jamais vus dans le passé. Et tout ce beau monde décida de laisser « le fasciste » à ses « discussions stériles », et alla se percher sur le mat, sur le bord du bateau, sur des cordes, à tous les endroits inaccessibles aux carnivores, parce qu’ils préféraient « garder mes deux pattes et mes deux ailes, merci ».

Noé n’avait rien pu faire, et depuis, il haïssait profondément les canards.

* * *

Et c’était précisément ce canard, celui-là même qui soi-disant préférait les mâles, que Noé surprit en train de draguer une louve, laquelle visiblement n’y voyait pas d’offense. En s’approchant du couple, Noé trouva que la louve était bien grosse, malgré la pénurie de nourriture. Et puis il remarqua sur le visage du canard un air réjoui et fier qu’il avait déjà vu en d’autres circonstances, et il essaya de se rappeler quand. Et puis il se souvint. Et il s’essuya le front. Et il se dit que ce n’était pas possible. Et puis il vit le canard se pencher sur le ventre de sa compagne et prendre l’air de quelqu’un qui écoute, l’oreille nichée au creux des poils. Noé se répéta que c’était impossible.

La louve était enceinte. D’un canard. Et elle le regardait d’un air épanoui. Noé s’assit sur un banc, et regarda à droite, puis à gauche en se demandant s’il n’était pas devenu fou.

Le zargoui savait depuis longtemps. Et il était inquiet. Qu’un canard copule avec une louve, peut importe. Mais au-delà du simple acte sexuel, ce con de canard avait réussi la jonction entre les carnivores et les herbivores. Le canard était herbivore par opportunisme, comme le bateau regorgeait de foin, maïs et autre avoine, il avait troqué son habitude alimentaire de bestioles aquatiques pour de la verdure le temps du voyage. Il fréquentait donc les herbivores, comme beaucoup d’autres oiseaux. Il avait donc parfaitement entendu les discours du zargoui contre les carnivores. Et sa compagne connaissait les opinions du zargoui envers les herbivores. Ils pouvaient donc sans difficulté voir clair dans son jeu, comprendre sa duplicité et tout révéler. Le zargoui se dit que si ça arrivait et que la nouvelle se répandait sur le bateau, il était mal. Il décida donc de se réfugier auprès de Noé et de ne plus le quitter d’une semelle le temps d'élaborer une stratégie de défense.

Mais la louve et le canard aperçurent Noé qui les regardait, et le zargoui couché aux pieds de Noé. Ils échangèrent quelques mots, s'interrompirent quelques instants, puis se mirent à discuter très fort, le canard levait ses petites ailes dans tous les sens, et puis la louve se leva en montrant les dents en direction du zargoui. Noé, qui les observait depuis un bon moment, se demanda ce qui se passait. Le zargoui se leva brusquement et hérissa ses poils. La louve ne sembla pas impressionnée une seconde et continuait d’avancer en grognant. Elle ne voulait pas tuer le zargoui, mais au moins lui donner une bonne leçon, voire lui couper une patte, mais pas pour manger, juste pour le plaisir. Le canard la suivait en se dandinant et il lui disait de faire attention au bébé, qu’il n’était pas prudent dans son état de tuer un zargoui. En entendant ces mots, les yeux du zargoui s’exorbitèrent. Il bondit en arrière et commença à détaler. La louve se précipita à ses trousses, suivie du canard qui se dandinait très vite et de Noé qui criait de s’arrêter, qu’on ne courait pas sur le pont et que personne ne boufferait personne en entier tant qu’il commanderait ce bateau. Mais plus personne ne l’écoutait.

Le zargoui galopait tout en scrutant ses arrières, et au détour de la cambuse sa course fut stoppée net par le ventre mou d’un hippopotame. Ce spectacle attira deux vautours et deux léopards qui sommeillaient les uns sur le mat, les autres sur la cambuse. Derrière suivaient une louve, un canard, deux hyènes et huit lapins (qui n’avaient pas attendu la terre ferme pour se reproduire). Le zargoui était cerné.

La louve pris alors la parole et expliqua le double jeu du zargoui. Pendant l’exposé, celui-ci faisait non - non avec la tête, il essayait de placer quelques mots, disait « non mais », ou « mais non ce n’est pas ça », ou « c’est pas tout à fait exact », ou « vous n’avez pas compris » et « quand je vous aurais expliqué vous allez rire ». La femelle zargoui lançait des « mais foutez-lui sur la gueule à ce gros pédé! » haineux à la cantonade. Quand la louve eut fini son exposé, tout le monde fixa le zargoui d’un air de reproche, d’un air d’envie de meurtre ou simplement d’un air bovin. Celui-ci se mit à transpirer abondamment, se racla la gorge, essaya un « je n’ai peut-être pas été très clair ». Une antilope tripatte cria : 

- Mais bouffez-lui une patte, pédés de carnivores ! Vous êtes des tapettes ou quoi ?

René s'avança et lui demanda :

- Pourquoi, t’as quelque chose contre les tapettes ?

Le lion approcha d’elle d’un air mauvais et lança :

- Qu’est-ce qu’elle a l’handicapée ? Elle n'est pas à l’aise dans ses papattes? Elle ne sait pas que de nos jours c’est un privilège d’avoir autant de pattes qu’elle? Elle veut qu’on lui rectifie l’équilibre.

- Ouais, fit le léopard, on va lui apprendre ce que c’est que la gravité à cette pétasse!

- Ouais, fit la hyène, on voit qu’elle n'a jamais bouffé de zargoui, elle!

- Ouais! fit le vautour.

- Vous n’avez peut-être pas tout à fait compris la nuance, fit le zargoui, entre...

Noé arriva en gesticulant.

- Qu’est-ce que c’est encore que ces cris? hurla-t-il.

- C’est les squatters de chaînes alimentaires qui foutent la merde, boss, on n’y est pour rien, expliqua l’antilope en désignant les carnivores d’un air hautain.

- Holà, fit le lion, c'est pas ça du tout, c’est plutôt la sainte trinité qui trouve qu’elle a une patte en rab !

- Ouais, nous on cherche juste à aider ! ricana la hyène.

- Ouais, elle a qu’à le bouffer elle-même le zargoui! fit le vautour.

- Laisse tomber, fit l’autre vautour, c’est une ruminante. On n'en tirera jamais rien de bon. Pas vrai monsieur Noé ?

-C'est pas la peine de lui causer à ce type, fit le léopard, c’est un fasciste.

Noé s’agitait beaucoup. Il hurla :

- Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? J’ai déjà dit que personne ne bouffait personne ! Les pattes je tolère, mais un animal entier, pas question !

- Comment ça « les pattes je tolère » ? lancèrent les herbivores à l’unisson.

- Mais non il ne tolère pas les pattes, il ne tolère rien du tout, lança l’antilope avec emphase et détermination, sur ce bateau, on dispose de verdure à foison, on bouffe tous de la verdure, point.

- Ouais, continua la vache, moi j’ai peut-être seulement trois pattes, mais moi je ne me contente pas d’un petit estomac minable, moi j’en ai trois moi monsieur des estomacs, et je ne m’en vante pas pour autant, c’est pas pour ça que je vais aller faire ma fière partout sur le bateau, moi! Moi je dis que les gens normaux, ils broutent de l’herbe point. Ceux qui ont des déviances, ils vont se faire soigner et puis c’est tout moi je dis.

Le lion fulminait. Il s’accroupit, remua la queue et se prépara à sauter. Noé s’interposa entre les deux et le lion sortit ses griffes. Puis le plancher trembla, on entendit un « sprlotch », un gargouillement informe et un « merde, dans quoi j’ai encore marché ? »

Tout le monde se retourna. L’éléphant était là et il regardait sous son pied, d’un air perplexe. Quelqu’un fit « Ben ça, où est passé le zargoui? » On regarda à droite, puis à gauche, et puis il fallut se rendre à l’évidence : l’éléphant, qui était un peu myope avait écrasé le zargoui, que tout le monde avait oublié.

* * *

Quinze jour plus tard, la louve accoucha d’une bestiole poilue avec un bec de canard. Et c’est ainsi que l’ornithorynque remplaça le zargoui dans la chaîne alimentaire.

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